Mon parcours d’immigrante: le départ

Nous assistons tous les jours via les chaînes de télévision (celles qui veulent bien les relayer), aux nombreuses pertes humaines dans les eaux, de ces hommes, ces femmes et ces enfants qui quittent leur vie à la recherche d’une autre un peu meilleure. Je sais que beaucoup ne se sentent pas concernés tant qu’il n’y a pas un membre de leur famille à bord. Ils se disent qu’ils n’ont qu’à rester chez eux s’ils ne veulent pas mourir. C’est triste mais c’est la réalité. Maintenant si certains n’ont pas besoin d’aller bien loin pour vivre mieux, d’autres doivent parcourir des milliers de kilomètres pour y parvenir, quitte à abandonner les leurs pour mieux les retrouver plus tard.

Mon voyage, ce long voyage.

Tout d’abord je tiens à préciser que si je décide de prendre la parole aujourd’hui et sur mon blog, c’est parce que premièrement cela me fait du bien d’en parler mais aussi car je pense avoir le recule nécessaire pour aborder cette difficile expérience. Peu n’importe les critiques, sachez que je ne suis pas susceptible et je suis assez grande et mature pour les accepter ou les encaisser (selon le degré de violence ou pas).

Tout à commencé pour moi alors que je n’avais que 11 ans. Un jour comme les autres j’étais chez notre voisine, je jouais et parlais tranquillement avec ma copine. Peut-être se reconnaîtra t-elle si elle atterrit ici. Il commence à se faire tard, je décide alors de rentrer chez moi. Une fois arrivée, j’observe une ambiance assez spéciale. Il y a du monde à la maison, il n’y a pourtant aucun mariage, ni aucun décès. Ma maman (la grande soeur de ma mère biologique) me prend à part et me demande d’aller m’apprêter. Intriguée, je lui demande pourquoi tout ceci. Elle me répond que je vais effectuer un voyage, que je vais aller à Mayotte. Mayotte! Le nom me parle parce que je sais que ma mère y est mais je ne sais pas à ce moment-là, où c’est, ni même comment on y va. Pour mettre les choses dans leurs contextes à cette époque je ne connaissais rien de l’histoire de l’archipel des Comores, le fait est que Mayotte est restée française après avoir massivement voté le « Non » contre l’indépendance en 1974 etc. J’étais peut-être trop ignorante pour mon âge, je n’en sais rien…

Surprise, je m’exécute sans poser plus de questions. Vient alors mon grand-père. Pas mon grand-père de sang mais c’est mon grand-père. Vous connaissez, chez nous il n’y a pas de cousins, de tantes éloignées et autres. Tout le monde c’est la famille. Donc papi arrive et fait des « dou’a » (invocations) pour demander la protection de Dieu à mon encontre pendant ce voyage. Ensuite je dois rapidement dire au revoir à tout le monde, pas vraiment le temps de pleurer, tout va si vite, je ne réalise toujours pas. Pourtant c’est bien le moment de partir.

Une fois sur place (au port), je vois cette file d’attente qui semble interminable. Les personnes montent au fuir et à mesure qu’on les appelle. Bientôt c’est mon tour, je ne vois toujours pas mon père arriver pour me dire au revoir, je n’ai pas non plus le souvenir d’avoir vu ma petite soeur, ma moitié. C’est trop tard, c’est mon tour. Je comprends que je dois monter sur ce bateau. C’était une première pour moi. Alors je tremblais, je ne voulais pas. Mais vous savez dans ce business les gens n’ont pas le temps de faire dans les sentiments. « Tu montes ou pas? » Me dit un des agents. Pétrifiée, je pose mon pied et me retrouve à bord. Je suis seule, je ne connais personne. « Qui va veiller sur moi« ? Me dis-je à voix basse. Et là j’entends « cette femme sera ta référente, c’est elle qui va s’occuper de toi« . Ouf, me voilà un peu rassurée. Mais cela n’aura pas duré bien longtemps. Il est temps de larguer les amarres, que l’aventure commence!

Grande Comore – Anjouan: 1ère étape du voyage

Il est très tard, les passagers commencent à sentir la fatigue et à ressentir le mal de mer. C’est juste insupportable de les voir vomir (désolée pour le détail) les uns après les autres. Cette dame censée s’occuper de moi n’en peut plus, elle est affaiblie. J’ai l’impression que je ne vais plus voir le jour se lever et j’ai peur de m’endormir. Mais la fatigue me gagne à mon tour et je ne peux la résister. La nuit passe, le réveil s’impose. « On est arrivé ? C’est ici Mayotte ?  » Demande-je naïvement. « Non mademoiselle, ce n’était que le début du voyage. Nous allons descendre nous reposer et ensuite poursuivre notre chemin. Mais il va y avoir un changement de bateau. » Me répond l’agent.

D’accord, nous sommes donc en Anjouan, une autre île de l’archipel. Je comprendrais plus tard que c’est la plaque tournante par laquelle transitent les personnes voulant se rendre de l’autre côté. Je nous revois marcher le long de ce port rempli de bananes (oui ce détail m’est resté en tête je ne sais pour quelle raison). On arrive ensuite dans cette maison dans laquelle d’autres voyageurs sont déjà installés. On nous prépare à manger. Du riz, du poisson frit et du « anchar » (tomates râpées et assaisonnée). Et là les connaisseurs se disent « Miam », mais non les amis c’était vraiment très fade, rien n’était salé. Mais j’avais tellement, mais alors là tellement faim que je ne pouvais rien refuser. Il faut de l’énergie car la suite va être hyper dure. J’aurais aimé pouvoir me reposer un peu, mais impossible avec tous ces enfants en bas âge qui pleurent, qui crient dans tous les sens. J’ai l’impression que la journée est au ralenti, mais la nuit finit par tomber, enfin. Il est temps de se regrouper. Je me rends alors compte qu’il y a une connaissance dans le groupe. On est du même village, il habite à quelques minutes de chez moi. Il me reconnaît, je me sens rassurée. On enfile nos sacs à dos avec le peu de vêtements qu’on pouvait se permettre d’apporter. Le passeur donne ses consignes et nous voilà partis pour une longue marche. Il faut être discrets, ne pas parler, chuchoter à peine. Après une ou deux heures, nous voilà arrivés. J’entends le bruit de cette mer agitée. Je panique. « Mais comment vais-je faire? Je ne sais pas nager. Et si je tombe?  » Autant de questions qui me passent par la tête. Chacun prie en silence. Mais la mer est vraiment trop agitée. Il y a un risque énorme. Il faut prendre une décision. Quoi qu’il en soit je devrais les suivre, je n’aurais pas vraiment le choix. Puis le verdict tombe et il est rassurant pour moi. « Nous ne pouvons pas partir ce soir. Il y a un gros danger. Nous allons devoir reporter« . Dit le passeur. J’ai senti beaucoup de déception chez certains, sûrement impatients de poser leurs pieds sur ce qui semble être un eldorado, de retrouver les leurs. À ce moment-là je n’avais qu’une envie, retourner chez moi. Mais on a pas cessé de me faire comprendre que non, il n’y aura pas de retour en arrière. Il faut maintenant refaire le chemin inverse. Retourner dormir jusqu’au lendemain. Je n’ai aucune nouvelle, ni de Mayotte, ni de la Grande-Comore. J’ai envie de pleurer mais qui va me consoler ? Alors je reste forte.

Jusqu’à là c’était la partie la plus simple du voyage. Le plus difficile pour ne pas dire le pire, restait à venir. La fameuse traversée à bord du tristement célèbre « kwassa kwassa ». Je me souviens de la polémique qu’avait créé le président de la République en disant que le kwassa kwassa pêche « du » comorien. C’est une manière très déshumanisée de dire les choses, une blague de très mauvais goût. Certes, mais je me suis souvenue de ce soir-là, où nous étions entre la vie et la mort. Et vous savez quoi, une fois qu’on est dedans, entassés les uns sur les autres, je peux vous assurer qu’on ne se sent vraiment pas comme un être humain. Attention, je n’excuse nullement ses dires (loin de là), et non, la blague ne m’a pas fait rire. Avec le recule je me dis que quand on survit à un tél parcours on ne peut pas devenir bête dans sa vie. Du moins on ne devrait pas. Personnellement, à chaque fois que j’y pense j’ai conscience de la chance que j’ai eu de m’en être sortie. Le simple fait d’être en vie et le raconter moi-même c’est juste incroyable.

Vous connaissez peut-être des gens dans votre entourage qui ont vécu cette épreuve difficile. Peut-être que vous l’ignorez car une fois qu’on s’en sort on n’a pas forcément envie d’en parler. On a honte quelque part de ne pas être comme les autres, d’être un (e) immigrant (e). On a peur d’être rejeté (e) par la société, qu’elle nous pointe du doigt (elle ne manque pas de le faire). Peut-être également que vous n’en connaissez pas et que vous en avez vaguement entendu parler à la télévision. Parfois on ne se rend pas compte qu’il s’agit de vies humaines quand on attend l’annonce des chiffres à la télévision, à la radio, sur les différents réseaux sociaux. Sans rentrer sur un terrain politique (je vois déjà ceux qui vont dire vous l’avez choisi, vous n’aviez qu’à voter comme nous…, même les français vont ailleurs), sans vous demander de comprendre leurs motivations, dîtes-vous juste que personne ne prend le risque de mourir au milieu de nul part juste pour le plaisir. Moi par exemple je n’ai pas choisi de faire ce voyage (trop jeune et insouciante pour y penser). Mais ma famille a certainement vu pour moi une occasion d’aller me faire soigner dans de bonnes conditions car j’étais un peu malade à l’époque et de m’offrir ce que toute personne souhaite dans ce bas monde, vivre une vie convenable. Aujourd’hui ça va mieux, mais je n’oublie pas d’où je viens.

N’hésitez pas à partager vos témoignages ou expériences (du moins si vous n’avez pas peur du jugement) ou à partager cet article qui peut intéresser quelques uns (peut-être)

À bientôt pour la suite : « La traversée« 

Merci de m’avoir lu.

Nasyou.

contact.lesaventuresdenas@gmail.com

Catégories :Le quotidien

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