Mon parcours d’immigrante: La traversée en « Kwassa Kwassa »

Bonjour chers lecteurs, si vous tombez sur cet article par hasard et sans avoir lu le précédent, sachez que pour mieux suivre l’histoire vous pouvez le retrouver dans l’onglet Quotidien, « Mon parcours d’immigrante« . Pour les autres je vous remercie pour votre fidélité, bonne lecture.

La première tentative a donc échoué car les conditions météorologiques n’étaient pas bonnes. Nous retournons alors dans la petite maison qui abrite les autres voyageurs en transit. Il faut savoir qu’ils organisent plusieurs sessions de départ. Plus tard je comprendrais que c’est selon que les gens aient payé leur dû aux passeurs ou pas. J’imagine que c’était bon pour moi, je n’en avais aucune idée, je n’avais toujours pas de nouvelles de ma famille. Nous essayons de dormir tant bien que mal, mais les enfants ne cessent de pleurer. Allez, il faut faire un effort, il va falloir se lever très tôt.

Anjouan-Mayotte: Étape 2 du voyage

Il faut de nouveau partir, mais cette fois en pleine journée. Le point de rendez-vous a changé. Nous allons devoir marcher très longtemps. Je me souviens que dans le groupe il y avait une dame assez âgée, très fatiguée et malade. Il me semble qu’elle était un peu aveugle et ne pouvait avancer seule. Je ne sais pas combien de temps exactement nous avons marché, ni quelle distance nous avons parcouru mais c’était très long. « Ça y est, nous y sommes« , dit le passeur. Et là je vois au loin, mais vraiment au loin, cette espèce de petite barque avec un homme à bord. J’étais effrayée pour lui. Et avec mon innocence et ma naïveté, je me rappelle avoir demandé au passeur, « mais qu’est-ce qu’il fait là ? Il n’a pas peur de tomber ? » Et là il me dit cette phrase que je n’ai jamais pu oublier : « mais tu sais que c’est là que vous allez monter pour aller à Mayotte« . C’était trop pour moi. Je vous laisse imaginer ma réaction.

Nous voilà arrivés devant le fameux « Kwassa Kwassa ». Il est un peu plus grand, mais non, il n’est clairement pas assez grand pour tout ce beau monde. Il bouge dans tous les sens. Rien que le bruit des vagues me donne le tournis. Je n’arrête pas de me répéter que nous sommes trop nombreux. Du moins c’est ce que je pensais. Avec le temps j’ai réalisé que c’est surtout pour cela qu’il y a autant de pertes humaines dans ce cimetière géant. C’est à mon tour de monter. Une petite barre de bois relie le rocher au kwssa en guise de « pont ». Alors je tremble de nouveau en essayant de poser mon pied et je refuse d’aller jusqu’au bout. Mais je vous l’ai dit, il n’y pas le temps de faire dans les sentiments. « C’est soit tu montes, soit tu restes là ». Me dit-on. Comment ça je reste? Avec qui? Là vous voyez, il fallait juste suivre la cadence, alors j’ai pris mon courage à deux mains. Nous sommes au complet, le moteur démarre. À peine il part que j’ai déjà peur de mourir. Je n’arrivais pas à comprendre comment on allait tenir jusqu’au bout, entassés les uns sur les autres dans cette petite chose sans aucune protection. Un gilet de sauvetage aurait été du luxe je pense. Les heures défilent, la nuit tombe et nous sommes toujours au milieu de nul part. Je suis complètement mouillée, il fait très froid. Je peux toucher l’eau de la mer, mais je n’ose pas sortir ma main pour le faire. Je vous rappelle que j’avais 11 ans à l’époque et que je voyageais seule. À un moment il y a une dame qui a pris son châle pour recouvrir son enfant. Elle avait les jambes un peu dénudés. Et là, il y a ce vieillard qui me demande de prendre le mien pour lui donner. Oh que non, jamais de la vie. Qui va me donner le sien? Elle protège son fils, je me protège. Arrivez-vous à visualiser cette image, que feriez-vous? Il fait noir, vous êtes sur une embarcation qui peut chavirer à tout moment et par dessus tout vous ne savez pas nager. À quoi pensez-vous dans l’immédiat ?

Le moteur continue de tourner, personne ne parle. Mais parler pour dire quoi? Tout d’un coup il cesse de fonctionner, mais fort heureusement quelques minutes plus tard il redémarre. Quelle frayeur! Puis il y a cette grosse vague qui a fait crié tout le groupe. Pour nous c’était la fin. Mais Dieu merci le temps s’est calmé. Des heures plus tard on pouvait y voir des petites lumières au loin. Enfin un signe de vie! J’ai senti le soulagement dans le soupir de chacun. Il y avait un enfant à bord qui commençait à pleurer. Le passeur a pris peur. « Faites-le taire, nous allons nous faire repérer« . Le kwassa kwassa s’arrête avant d’atteindre la côte, nous devons descendre et joindre la plage à pied. J’ai perdu ma chaussure et quelques affaires mais rien d’important. Dès lors que j’ai posé mon pied à terre j’étais tellement soulagée que le reste m’importait peu. On pouvait y entendre de la musique, mais nous étions loin de faire la fête. « Allez, on se change vite, le voyage n’est pas terminé. Nous allons devoir macher toute la nuit. Il faut tout faire en silence, je ne veux entendre aucun bruit de sac« . Décidément, quel parcours !

Mayotte : Dernière étape

Pour la énième fois on se remet à marcher. Il faut arriver au point de rendez-vous avant le lever du jour. Nous allons de champ en champ, faisons des petites pauses de temps en temps. Nos pieds n’en peuvent plus. La vieille dame malade n’arrive plus à marcher. Puis il y a cet homme qui propose qu’on la laisse là-bas. J’étais choquée, j’ai tout de suite pensé à ma grand-mère. Heureusement le reste du groupe ne l’a pas écouté et nous avons tous continué jusqu’au bout.

Nous pouvons enfin voir la route, voir des voitures passer. C’était comme une renaissance pour moi. « Et maintenant, comment vais-je arriver à destination? » Je m’interroge, je suis impatiente de retrouver ma mère que je n’ai pas vu depuis trois ans. Je sais que j’ai une petite soeur et un beau-père mais je ne les connais pas encore. Une première voiture s’arrête, un premier groupe monte. J’ai peur de rester là mais je ne suis pas seule, cela me rassure. J’avais quelque chose dans l’oeil alors des larmes n’arrêtaient pas de couler. On aurait pu croire que c’était l’émotion mais non j’avais juste mal.

Encore quelques heures d’attente, et c’est enfin notre tour (une partie du groupe avait pris une autre direction). Et on roule, roule, roule jusqu’à la capitale, Mamoudzou. Nous arrivons dans ce quartier de « M’Gombani » dans lequel je ferais ma scolarité de l’école primaire à la fin du collège (dîtes-le en commentaire si vous le connaissez). Nous sommes regroupés dans cette maison, tout le monde semble si heureux d’avoir survécu. On ne réalise pas. Les gens partent petit à petit au fuir et à mesure que leurs familles viennent les chercher. Et moi? C’est le passeur lui-même qui me ramène chez moi. Peut-être que c’était le deal, je ne sais pas. En réalité nous étions juste à quelques mètres de là. On arrive à la maison mais ma mère n’est pas là. Alors il me ramene chez ma tante à quelques pas seulement. « C’est la fille de … Al’hamdoulillah, elle est arrivée. Il faut appeler sa maman. » Crient tous ceux qui sont dans la cour. On me douche, me prête la robe d’une petite fille de la maison et je monte au lit me reposer. J’ai toujours très mal à l’oeil, ça continue de couler. Ma main cachant mon visage pour éviter la lumière, je peux entre-voir ma « mamouchka » arriver (elle était au travail), paniquée et en criant : « où est-elle, où est ma fille« ? On lui fait croire que je suis chez elle entrain de dormir sur le lit superposé. Raison pour laquelle elle ne m’aurait pas vu tout de suite. Alors elle court et y retourne. La scène me fait rire à chaque fois que j’y pense. Même pas 3 minutes après elle revient. « Je ne l’ai pas vu, où est-elle ? Elle a vu la petite fille allongée, mais ne s’imaginait pas que c’était moi (surtout que je portais les vêtements d’une autre). Sa soeur décide de mettre fin à la blague. Et là, elle fond en larmes. Je vous laisse imaginer. C’est la fin de trois jours d’angoisse. Le début d’une nouvelle vie. Mais attendez, vous savez pourquoi elle ne s’est pas du tout dit que la petite fille sur le lit pouvait être moi? Je vous laisse deviner.

Des années plus tard, je n’ai jamais pu oublier ce parcours. Parce que quand tu as côtoyé la mort, tu ne l’oublie pas. Alors si vous avez vécu un voyage similaire vous comprenez très facilement sans doute. Si vous n’avez pas connu cela, tant mieux, vous êtes des chanceux. Tous les jours des centaines, voire des milliers de personnes meurent dans ces cimetières marines. Perdues au milieu de nul part elles ne connaîtront jamais cet eldorado tant rêvé, ce nouveau départ. Une précoce dans des conditions atroces. Pour tous ceux qui pensent qu’ils (les immigrants) n’ont qu’à rester chez eux, essayez cette fois de comprendre leurs motivations. Dîtes-vous que la mondialisation et ses conséquences (positives ou négatives) obligent les gens à partir (oui, on dit qu’on est mieux que chez soi). Que ce soit des Comores à Mayotte, du Maroc à l’Espagne ou de la France aux États-Unis, il y a cette recherche d’une vie meilleure. Je n’oublie pas qu’il y a tout un aspect politique qui joue, qui est peut-être même la cause de beaucoup de problèmes (je ne vais pas rentrer là dedans, je n’y connais pas grand-chose et ne suis pas légitime pour en parler). Pour tous ceux qui comprennent et qui militent pour aider ces hommes, ces femmes, et ces enfants, merci. On vous dit merci de redonner à l’Homme sa place d’être humain.

N’hésitez pas à partager vos expériences (et l’article) en commentaires. Un grand merci pour le temps accordé à cette lecture.

À très bientôt !

Nasyou.

contact.lesaventuresdenas@gmail.com

Catégories :Le quotidien

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